Scajola, les papiers qui accusent – « Pour la maison, tout l’argent venait de lui »

30 Avr

Le mensonge de Claudio Scajola est en train de devenir grand et bien visible. Quatre témoignages, un acte du notaire et de nombreuses traces bancaires démontrent à présent que le ministre du développement économique était au courant de l’origine des 80 chèques au noir (pour une valeur de 900.000 euros) avec lesquels plus de la moitié de sa maison située 2 rue du Fagutale fut payée en juillet 2004. Les témoignages – classés aujourd’hui dans le cadre de l’enquête de Pérouse sur la ‘bande’ des Grandes adjudications – prouvent que le ministre était en possession matérielle de ces chèques, le jour de l’acte notarié. Même plus : ils démontrent que Scajola, bien qu’absolument conscient du prix réel de la vente – 1 million et 710.000 euros – de cet appartement magnifique donnant sur le Colisée, prit des dispositions afin que ce chiffre soit dissimilé, déclarant devant un notaire qu’il correspondait à 600.000 euros seulement. Et cela pour que le fisc n’en soit pas au courant, mais surtout pour que toute trace soit effacée pour au moins deux circonstances : d’une part les 200.000 euros en espèces qu’il avait donné aux vendeuses peu avant l’achat, de l’autre ses liens avec Angelo Zampolini, architecte, la ‘poche’ du constructeur Diego Anemone, c’est-à-dire le professionnel dont il avait reçu ces 80 chèques et faisant l’objet aujourd’hui d’un enquête pour blanchiment.

Venons-en à juillet 2004. Au contenu des quatre témoignages capables de reconstruire les passages clé de cette histoire. A ces 80 chèques et à leur chronologie. Scajola vient de devenir ministre à nouveau, depuis un an à peine. Obligé par le ministère de l’intérieur à démissionner en 2002 à cause de l’affaire Biagi (« un casse-couilles », ainsi l’apostrophe-t-il après sa mort), après une courte période de purgatoire il est récupéré par le président du conseil Silvio Berlusconi, qui le hausse à la chaire de la Réalisation du programme gouvernemental. Scajola a repris de l’énergie et du poids politique. Il décide d’acheter une maison à Rome et pour faire cela il implique Diego Anemone, le ‘constructeur immobilier’ des puissants, l’âme de la ‘bande’ qui dirige les Grandes adjudications. Surtout, le constructeur qui, au Viminal, est comme chez lui. Anemone met à la disposition de Scajola l’architecte Angelo Zampolini, son manœuvrier, spécialisé en questions délicates et dignes d’attention. Et ce professionnel se donne du mal comme il peut. Il trouve tout de suite quelque chose d’intéressant et d’important au Janicule, le balcon de Rome. Mais cette solution n’est pas appréciée par le ministre. Il se remet donc au travail. Il a de la chance. Barbara et Beatrice Papa, deux sœurs, mettent en vente en effet, au 2 de la rue Fagutale, une maison de représentation magnifique : de la salle à manger de cette dernière, on peut toucher de la main le Colisée. Scajola apprécie. Les négociations débutent et l’on parvient à un accord pour 1 million et 700.000 euros.

Les deux sœurs – comme elles le diront de façon candide à la brigade financière au cours d’une série d’interrogatoires ponctués par la présentation de pièces qu’elles avaient gardées jalousement – sont flattées de leur acheteur et ne se mettent certainement pas à discuter des modalités et des délais du paiement. Elles reçoivent tout de suite des mains du ministre 200.000 euros en espèces, argent qu’elles partagent de façon équitable. Mais pour ce paiement elles ne signent aucun contrat préliminaire. Ou bien c’est une écriture privée, déchirée une fois l’achat conclu. Angelo Zampolini, l’architecte, est au courant pour cette première tranche de paiement ; interrogé, il affirme ne pas avoir fourni cet argent. « Je pense que c’était l’argent du ministre », dit-il. Par contre, qu’il se soit activé en vue de l’acte notarié (selon une méthode éprouvée) pour trouver, pour le compte d’Anemone, un moyen de paiement à même de ne pas laisser de traces de la contribution généreuse par laquelle ce constructeur immobilier s’apprête à faire de Scajola un heureux propriétaire, c’est un fait.

Anemone – raconte Zampolini aux magistrats – lui donne 900.000 euros en espèces, argent qu’il apporte lui-même à l’agence 512 de la Deutsche Bank (où il a un compte) pour qu’il soit échangé contre 80 chèques de banque établis à l’ordre de sœurs Papa. Quatre-vingt, attention. Non un, non deux, non trois. Quatre-vingt. Il y a une raison pour cette demande de changement assez particulière. Les chèques de banque doivent avoir un montant inférieur à 12.500 euros, au-delà duquel la banque est tenue de notifier l’opération au circuit interbancaire et à la brigade financière. Anemone et Zampolini sont en effet sûrs que, de cette manière, personne n’ira jamais fourrez le nez dans cette opération. Mais ils se trompent. De toute vraisemblance, ce juillet d’il y a six ans, à la Deutsche il trouvent un employé tatillon que dans cette curieuse opération de change voit ce qu’on appelle, en jargon, « une opération suspecte de fractionnement ». Et donc il la notifie au circuit interbancaire. On sait aujourd’hui que c’est le grain de sable qui bloquera le ‘système Anemone’, tout entier.

Zampolini, qui ignore le dégât qu’il vient de faire, sort donc de la Deutsche avec les 900.000 euros d’Anemone, transformés en 80 chèques de banque ; le 6 juillet, ces chèques sont dans les poches de Scajola. Sur ce point, en effet, les souvenirs des sœurs sont clairs. C’est un jour particulier. Elles se séparent de leur maison de famille et, par-dessus le marché, l’acte notaire est signé dans le bureau du ministre. En effet, Gianluca Napoleone, le notaire qui rédige et valide l’achat et vente, témoigne outre sa propre présence seulement de celle de Scajola et des sœurs Papa. C’est le ministre qui remet les chèques. « Tous ensemble », rappellent les sœurs. Quatre-vingt chèques de la Deutsche pour une valeur de 900.000 euros et quelques chèques de la banque San Paolo Imi pour 600.000 euros. Ce dernier montant – 600.000 – est le prix ‘en clair’ de la maison. Le prix pour lequel le ministre a souscrit un prêt régulier avec la banque San Paolo. Le seul prix qui doit apparaître. Interrogé, Napoleone, le notaire – qui, si l’on doit en croire le récit des sœurs Papa, est en train d’authentifier un achat et vente ne correspondant pas à la réalité – se justifie en expliquant que, du moins en sa présence, ces 900.000 euros ne sont pas échangés. Et que de toute façon, en 2004, la loi n’empêche pas encore d’éventuelles écritures privées entre les parties, afin de compléter le prix de vente déclaré.

Que le soir du 6 juillet l’affaire soit conclue, c’est un fait. Les deux sœurs Papa, les jours suivants, verseront sur leurs comptes bancaires cette petite fortune en des dizaines de chèques de banque dont elles ne comprennent toujours pas la raison, mais dont elles n’ont pas osé demander d’explications. C’est la dernière trace qui clôt le cercle. L’histoire de ces 80 chèques est désormais écrite. Du début à la fin. Les empreintes digitales du ministre ne peuvent plus être effacées.

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